L’édito de Philippe VAL

Publié le par citoyen 52

Ce matin, en écoutant France-Inter sur la route du travail, et notamment la revue de presse de Clotilde Dumetz, j’ai voulu vous donner envie de lire l’édito de Philippe Val paru dans Charlie Hebdo d’aujourd’hui. Comme toujours, Philippe Val nous livre une analyse pertinente de la politique et cette fois-ci, c’est avec plaisir que je vous l’ai dactylographiée. Goutez donc cette analyse !

 Obama lave plus blanc

 

« Pendant longtemps, j’étais plutôt Hillary… De loin, comme ça, au feeling. Et puis je me disais, finalement, le racisme antiféminin étant à la racine de l’arbre généalogique de tous les autres, une femme présidente des USA brisera un tabou encore plus profond. Il y a quelques années, mon copain Jean Luc HEES, grand connaisseur de l’Amérique – on le retrouvera, d’ailleurs, au mois d’août dans Charlie, pour une série de reportages là-bas. -, avait rencontré Hillary. Je me souviens de son étonnement devant la compétence, l’intelligence, la culture et la stature de femme d’Etat de la dame. Obama, j’aimais bien aussi, mais avec un peu de méfiance. Comme un sympathique phénomène de mode, mais avec des qualités en bonus : bon orateur, beau, intelligent….

 

Quant au candidat de la droite, McCain, certes, c’est un républicain avec un programme dur aux faibles et faible aux durs, mais c’est quand même autre chose que Bush, le plus calamiteux des hommes politiques du siècle. McCain contre Obama, ça a quand même une autre gueule que Nicolas contre Ségolène… Ce n’est pas « Qui veut gagner des millions ? » contre «  Le maillon faible ». Ca devrait nous rendre modeste lorsqu’on caresse notre supériorité culturelle en jetant un regard méprisant sur la vulgarité américaine…

 

Mais revenons à Obama. Que les choses soient claires, il est noir. Pour les américains, et pour lui-même, tel qu’il se présente, il est noir. Sa femme est noire, ses enfants sont noirs, c’est ce qu’on l’on appelle un Afro-Américain. Il est perçu ainsi. Mais, pour reprendre le vocabulaire freudien, c’est le contenu latent du rêve. Le contenu manifeste, c’est qu’il est métis. Sa mère est une pure Blanche américaine, et pour ce que j’en sais, ça donne un métis. Personnellement, je m’en fous complètement. J’incline à penser que la « théorie du genre », qui laisse à une décision personnelle le choix du féminin ou du masculin indépendamment du fait que l’on naît mâle ou femelle, est un apport essentiel à la liberté humaine. On naît quelque chose, on devient ce que l’on veut. Rien de pire que d’être programmé par son sexe, son origine ethnique ou sociale, sa religion, ou son clan familial… L’indécision du devenir et l’imprévisibilité de l’avenir, qui font le charme de la vie et qui rendent le désespoir aberrant – le pire n’est jamais certain passent aussi ces choix : je décide d’être de gauche, de droite, homme, femme, les deux, noir, jaune blanc, vieux jeune, célibataire sans enfant, géniteur de famille nombreuse, je peux même décider de vivre comme si j’étais un blond aux yeux bleus d’un mètre quatre-vingt-trois si je suis brun aux yeux marron d’un mètre soixante-deux. Chacun est libre d’interpréter sa vie, y compris son propre physique, du moment qu’il n’emmerde pas ses voisins, ne nuit pas à plus petit que lui, et ignore le prosélytisme militant. Ce choix d’être ceci ou cela doit, si possible, être calme, légèrement distancié pour ne pas laisser passer l’occasion de devenir encore autre chose, et surtout, il doit s’opérer en ayant conscience qu’il s’agit d’une affaire personnelle dont on est seul responsable.

 

Donc Obama, qui est métis, a choisi d’être noir. Aux yeux du monde, il est donc les deux. Pour certains, dont une grande majorité des Américains, il est noir, et pour d’autres, il est métis. Parmi ceux qui le perçoivent métis, les réactions à son ascension sont de trois sortes. Les deux premières relèvent d’un racisme plus ou moins discret, mais bien réel.

  1. Les siècles ont forgé un sens profondément péjoratif au mot « bâtard ». Dans l’inconscient d’un nombre considérable d’individus, le métis est détestable. En Inde, le bâtard d’Anglais et d’Indien est une sous-tasse. Le métis met en danger le système de valeurs de la plupart des civilisations, basées sur la pureté des appartenances ethnico-religieuses.
  2. Un Noir à la Maison Blanche ? Heureusement que ce n’est pas un vrai Noir, il a un peu de sang blanc, ça rassure.
  3. Finalement, un métis à la Maison-Blanche, c’est ce qui pouvait arriver de mieux au monde, pour ce qui concerne la vision la plus commune du rapport entre l’exercice du pouvoir dans une nation et l’origine de ceux qui l’exercent.

 

Le métis, c’est encore un tabou enfoncé bien profond dans les mentalités. Bien sûr, son statut diffère selon qu’il vit en Amérique du Sud, en Chine ou en Europe. De toute façon, au sein de populations qui prétendent descendre directement d’ethnies originale, le métis est une invention idéologique. Les populations « de race pure » ne sont guère plus nombreuses aujourd’hui que les forêts primaires. A part quelques Indiens d’Amazonie qui n’ont pas encore vu un quatre-quatre, tout le monde est métis. Ca fait bien longtemps qu’il n’y a plus de peuples, noir, jaune, blanc, arménien, aryen, juif, arabe, basque ou je ne sais quoi, qui n’aient bifurqué dans d’innombrables croisements entre leur origine légendaire et leur prétendue identité d’aujourd’hui, laquelle relève davantage du romantisme et de la métaphysique que de la biologie. Paradoxalement, ce sont ceux qui se prévalent d’une origine dont le reniement relèverait de l’apostasie qui choisissent le plus passionnément ce qu’ils sont. Ils refusent agressivement aux autres le droit de faire ce qu’ils font à chaque seconde. Cela n’aurait aucune importance, s’ils n’avaient à cœur d’imposer à tout le monde la sacralité de leur exceptionnelle identité. Dire que je suis purement français, ou irlandais, et en déduire une humanité particulière relève de la construction intellectuelle. Le monde, apeuré par une mondialisation qui, outre la brutalité économique qui l’accompagne, tend, à terme, à métisser les individus, les pratiques, les cultures, les langues, est en train de se réinventer des appartenances religieuses et ethniques, des puretés nationales, dont les valeurs sont revendiquées comme étant supérieures à toutes les autres, y compris celles de la démocratie.

 

Un métis candidat à la Maison-Blanche, et peut-être bientôt président, marque une étape décisive dans le grand projet américain tel qu’il bouillonne et brouillonne depuis sa fondation, et tel qu’il souffle sur les Feuilles d’herbe de Walt Whitman, le poète programmatique de l’Amérique. La profondeur du tabou qu’il brise se mesure, par comparaison, au fait que la moitié des vieilles nations démocratiques d’Europe – Suède, Danemark, Espagne, Angleterre – ont encore besoin d’une royauté pour sceller le pacte national. Le président des Etats-Unis, c’est le point commun de tous les Américains, comme Elisabeth II est le point commun de tous les Britanniques, quand bien même la nature de leur pouvoir n’est pas la même. Si Obama est élu, on juge de la différence de symbole entre l’une et l’autre. Encore qu’en réalité Elisabeth II  soit au moins autant allemande qu’anglaise, et, en remontant le temps, bien d’autres choses encore : il se trouve que pour tisser des alliances, autrefois, on « métissait » les familles princières. Un doigt de Bourbon avec un grand verre de Habsbourg, par exemple, donnait le mariage de Louis XVI avec Marie-Antoinette. Evidemment, il s’agit de métissages entre Blancs et princes, moins subversifs qu’entre descendants d’esclaves et descendants de passagers du Mayflower. Mais, lorsque le communautarisme ne se met pas en travers de la route, c’est là, précisément, la beauté potentielle de l’Amérique.

 

Un « sang mêlé » à la tête de la première puissance du monde, là, où, partout ailleurs, depuis des siècles, le « sang bleu », le sang le plus pur, était requis pour légitimer l’exercice du pouvoir, c’est une victoire historique pour tous ceux qui pensent que l’appartenance à l’humanité prime sur toutes les autres. Le fait qu’Obama soit de gauche, et développe un programme fiscal et social qui, quoi qu’on en dise, s’oppose à celui de McCain – ceux qui disent le contraire n’ont pas lu les programmes – ne gâte rien.

Il y a un autre bénéfice au surgissement d’Obama sur la scène du monde. C’est la première fois depuis longtemps qu’un symbole et un représentant de l’Amérique jouit d’une telle popularité mondiale. Pour une fois, en Afrique, en Asie, en Europe, où l’antiaméricanisme va parfois jusqu’à se confondre avec l’identité nationale, on aime quelque chose de l’Amérique qui n’est pas contre l’Amérique. Par exemple, Michael Moore est un Américain aimé par les antiaméricains parce qu’il est perçu lui-même – à tort ou à raison – comme antiaméricain. La haine qui enveloppe ensemble Bush et l’Amérique, ni pour le reste du monde, Obama a déjà cette vertu de séparer, dans des millions d’esprits un peu partout dans le monde, Bush et les Etats-Unis. Et puis, pour une fois, avec Mc Cain contre Obama, les aigris professionnels ne pourront pas nous bassiner avec leur immanquable : c’est blanc bonnet et bonnet blanc. Et c’est toujours ça de gagné. »

Publié dans Articles de presse

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A
Je te rappelle sur ton portable à ce sujet dès demain.
Biz.
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N
Bonsoir,

Je viens de voir le message sur mon portable. Je suis tout-à-fait ok pour la réunion de DA jeudi de la semaine prochaine (19h, c'est bien ça?). Mais je ne sais pas où se trouve le café mairie (si elle a toujours lieu ici?)

@bientôt, amitiés socialistes
Nolwenn.
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