Les grenelles de l'environnement

Publié le par citoyen 52

Paru dans Marianne2

Grenelle de l'environnement : un pas en avant ou un pas de coté ?

Par Bruno Rebelle, conseiller en politique et stratégie environnementale, ancien directeur de Greenpeace France, conseiller de Ségolène Royal.

 
Grenelle de l'environnement : un pas en avant ou un pas de coté ?
 
Le Grenelle de l'environnement : vraie bonne idée ou élément parmi d'autres d'une stratégie de communication bien pensée ? Bruno Rebelle, conseiller de Ségolène Royal sur les questions d'environnement pointe les dangers mais aussi le potentiel de cette concertation d'un genre indédit.


Le militant que je suis devrait se réjouir. L'irruption des enjeux écologiques dans le débat politique et la présence au gouvernement d'un numéro 2 en charge d'un super ministère du Développement durable sont des évolutions tout à fait remarquables… même si nous n'oublions pas que l'engagement de tenir un « Grenelle de l'environnement » est apparu très tard dans la campagne présidentielle pour compenser les faiblesses de Nicolas Sarkozy sur le sujet. Il n'est pas certain d'ailleurs que le candidat devenu Président ait mesuré toute la symbolique de l'intitulé choisi pour cette concertation.

C'est le 27 mai 1968, que les « accords de Grenelle » sont signés, après deux jours d'une négociation acharnée entre pouvoirs publics, syndicats et organisations patronales. Cette concertation avait été organisée par le gouvernement Pompidou pour sortir d'une crise sociale et sociétale sans précédent : 9 millions de salariés en grève et des centaines de milliers d'étudiants dans la rue. Au-delà des acquis incontestables en matière de rémunération et de temps de travail, ce « Grenelle » a effectivement ouvert une nouvelle époque en matière de dialogue social et de considération du mouvement syndical. Le mot n'était pas encore à la mode, mais on aurait pu aisément parler de rupture… !

En cet automne 2007, la concertation engagée pourrait être un moment de vérité pour identifier les ruptures permettant de faire face aux grands défis environnementaux dont la société dans son ensemble commence à prendre conscience. Mais plusieurs indications laissent craindre que ni la vérité, ni la rupture ne soit pas vraiment au rendez vous.

La forme de ce Grenelle est loin d'être claire. On a d'abord parlé de signatures conjointes, d'engagements réciproques formels… Puis les termes ont mollis. On est passé de la négociation à la concertation, pour arriver à l'idée de propositions présentées au gouvernement… et donc au Président Sarkozy qui, en dernier ressort, tranchera. Cette absence d'une règle du jeu, comprise et acceptée par tous, nuit considérablement à la qualité des échanges. Ce qui pouvait être un exercice noble d'élaboration de responsabilités partagées risque de s'étioler renvoyant chaque partie dans son camp : les associations écologistes classées irresponsables, irrationnelles voire dogmatiques ; les industriels qualifiés de promoteurs du « détruire plus pour gagner plus » ; les syndicats peu impliqués car la question sociale a été déconnectée, à tord, des enjeux environnementaux ; et les collectivités locales souvent en première ligne sur ces sujets craignant de trop proposer au risque de se voir confié de nouvelles missions sans qu'y soient attachés les moyens nécessaires… Le grand gagnant restant dans cette hypothèse le gouvernement qui arbitrera le jeu, suivant des règles qu'à ce jour, lui seul connaît.

Gageons de l'intelligence des acteurs du débat, au moins de certains d'entre eux, et de leur volonté de faire front commun pour obtenir qu'une vraie négociation s'organise et qu'elle aboutisse effectivement à la coproduction de solutions. La mise en œuvre de ces propositions n'en sera que plus efficace car chacun se sentira alors vraiment coresponsable.

L'opacité du processus est encore renforcée par la cacophonie d'annonces sur des sujets qui normalement devraient sortir du Grenelle… Ainsi, le ministre de l'agriculture lance un plan de développement du bio, quand un des groupes de travail planche encore sur le sujet. Jean Louis Borloo annonce une loi sur les OGM avant même que le groupe spécifiquement mandaté sur le sujet n'ait eu le temps de se réunir. Le Président Sarkozy vante, outre Rhin, le modèle énergétique français que certains espèrent remettre en question à l'occasion de ce Grenelle. Quand ce n'est pas la SNCF qui annonce la fermeture de 262 gare de fret au moment où tout le monde s'accorde sur la priorité qui doit être donnée au transport ferroviaire… Cette avalanche d'annonces rarement convergentes avec les ambitions du Grenelle de l'environnement jette le doute sur la volonté du gouvernement de considérer sérieusement les résultats des débats qu'il organise.

La forme est importante mais le fond l'est encore plus. Et sur le fond, l'observateur est nécessairement préoccupé… Comme le soulignait récemment les associations regroupées au sein de l'Alliance pour la Planète, en dépit du slogan de campagne de Nicolas Sarkozy, « tout ne devient pas possible » simplement parce que l'on décrète la mobilisation générale. Des choix seront nécessaires. Il faut choisir entre une politique énergétique centralisatrice, compatible avec la mono-industrie nucléaire, et la décentralisation de la production d'énergie permettant le décollage des énergies renouvelables par nature déconcentrée. Il faut choisir entre le soutien à la FNSEA et une réforme en profondeur de la PAC pour promouvoir une agriculture plus respectueuse des hommes, de la qualité des produits et de l'environnement. Il faut choisir entre la protection des forêts d'Afrique centrale et les intérêts des compagnies forestières dont certaines sont présentées comme des fleurons de l'économie française. Il faut choisir entre le financement des transports collectifs et la privatisation des sociétés d'autoroutes bradées il y a quelques mois pour éponger une partie du déficit public… Les exemples de ruptures possibles ou de continuité nuisibles sont légions. L'observation des pratiques du gouvernement sortant, l'analyse des déclarations de campagnes du candidat Sarkozy et les premières réalisations du nouveau Président laissent penser qu'il faudra plus qu'un Grenelle de l'environnement pour engager les ruptures nécessaires.

Il est encore temps de sortir par le haut de ce qui reste pour le moment un exercice de communication politique plutôt bien mené. Cette sortie par le haut nécessite une mobilisation forte des acteurs de la société civile impliquée dans ce Grenelle. Elle nécessite aussi une réaction rapide du gouvernement pour ne pas gâcher cette occasion unique de modifier en profondeur les modes de production et de consommation et les modes de décision publique pour entrer dans un mode de développement plus durable, plus responsable et plus solidaire.
La vigilance s'impose.
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Publié dans Articles de presse

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