Des chaines publiques sans pub ? Chiche, mais...
Sacré petit malin ! Le joli lapin qu'il a tiré de son chapeau présidentiel, c'est donc de supprimer toute publicité des écrans des chaines de télévision publique.
On imagine la jubilation, dans les bureaux de l'Elysée, en fignolant la trouvaille.
Le joli coup ! Non seulement on va combler d'aise l'ami Martin Bouygues, et ses actionnaires, mais on va couper l'herbe sous le pied du PS (qui réclamait justement la taxation des recettes publicitaires des chaines privées), et réduire au silence tous ceux qui exigent des programmes de service public de qualité, dégagés de la pression de l'audience.
Sacré petit malin !
Et il est vrai que le lapin est séduisant. France 2 et France 3 sans pub: le rêve ! Des journaux télévisés osant des enquêtes internationales. Des productions audacieuses. Des séries imaginatives. Des thèmes à contre-courant.
Mais il n'est pas besoin d' agrégation de maths, pour voir le piège.
Car de deux choses l'une. Ou bien le complément de recettes, pour la télé publique, équivaudra au manque à gagner en pub. Et alors, cela signifiera qu'on aura grosso modo repris de la main gauche à l'ami Martin Bouygues ce qu'on lui aura donné de la main droite. Peu probable qu'il accepte.
Ou bien la télé publique ne retrouvera qu'une compensation misérable, et aléatoire. Chaque année, elle tremblera que le Parlement ne vote une diminution de la taxe prélevée sur Martin Bouygues. Plus que jamais, elle sera donc dans la main de la majorité en place. Et alors, elle aura tout perdu. Ce sera une lente arte-isation. Et la télé privée régnera seule sur les cerveaux disponibles.
Alors ? La ficelle est bien grosse, cher magicien.
Alléger la pression publicitaire qui pèse sur les chaines publiques, après tout, puisque l'idée est lancée, oui, chiche ! Au risque d'engraisser Martin Bouygues ? Mais oui ! Gavons TF1. Laissons TF1 aller jusqu'au bout de sa logique. Laissons-la s'encalaminer dans la crasse publicitaire. Et faisons le pari que peu à peu, les télespectateurs tympannisés s'en détourneront tout seuls.
Pour autant, il ne faut pas laisser le service public plonger dans la confidentialité.
Le service public, c'est fournir des programmes de qualité à une audience conséquente. Ce sont les noces forcées de l'exigence ET de l'audience, inextricablement entremêlées. Et le rôle des dirigeants, c'est de s'assurer à chaque instant que ce mariage est consommé.
Exigence ET audience: c'est sur ce double objectif, que les dirigeants des chaines publiques doivent être jugés. Les procédures d'évaluation restent certes à inventer. Mais à des esprits créatifs, rien n'est impossible.
Quant au financement, même si l'idée de piquer (un peu ou beaucoup) dans les caisses de Bouygues est incontestablement séduisante, elle est perverse.
On ne finance pas l'école en taxant les bordels.
Il faut avoir le courage d'admettre que le seul mode de financement logique pour le service public de l'audiovisuel, c'est l'impôt.
Les routes, les écoles, l'armée, les hôpitaux, ne sont pas financés par la pub. Pourquoi la télé le serait-elle fatalement ?
Ecrivant celà, j'avoue que je pense à vous. La fierté, qu'ont exprimée beaucoup d'entre vous, de participer à l'aventure d'@rrêt sur un images en acquittant un abonnement, pourquoi supposer qu'elle ne soit pas partagée par nombre de nos concitoyens?
Emportée par sa fougue, Elisabeth Lévy, dans notre première émission, opportunément consacrée à la pression des annonceurs, proposait de tripler, voire de quadrupler la redevance.
C'était évidemment un effet de plateau. Un doublement serait déjà énorme. Mais je sais que bien des citoyens, s'ils voient chaque soir le produit de leur impôt s'incarner dans une sensible différence avec les chaines privées, en concevront plutôt de la satisfaction, et peut-être même de la fierté. Et c'est avoir une bien triste idée d'eux, que de présupposer le contraire.
Chronique de Daniel SCHNEIDERMANN