Comment le capitalisme nous infantilise
Le capitalisme nous prend pour des enfants… que nous sommes devenus
Il fut un temps où le capitalisme, celui des premières heures de la révolution industrielle, pouvait aller de pair avec la démocratie. Synonyme de liberté de choix, il exigeait de nouvelles conduites sociales et véhiculait des valeurs éthiques, morales ou religieuses
Selon Benjamin Barber, nous entrons dans une nouvelle ère du capitalisme : d'un côté, les adultes développent des désirs impulsifs de type enfantin, de l'autre le système marchand propose des produits à caractère infantilisant pour coller à cette tendance nouvelle. Ainsi, le succès d'une Chantal Goya ou la deuxième carrière de Casimir chez les trentenaires.
Ce capitalisme inédit soumet les hommes à un « éthos infantiliste ». D'abord, nous dit l'auteur, les habitants des pays occidentaux vieillissent par l'âge mais rajeunissent par le comportement, le style et la mentalité. A côté de quoi les nouveaux « sophistes du marketing » jugent que pour faire régner le capitalisme consumériste, il faut rendre les consommateurs enfantins. Il résulte de ces dynamiques une infantilisation des adultes et une transformation des enfants en consommateurs en culottes courtes.
Caractéristiques constantes de cet éthos infantilisant : l'émotion domine la pensée, l'égoïsme prime sur l'altruisme, le privé sur le public et le rapide sur le lent. La culture adolescente l'emporte bientôt sur toutes les autres. Les fast food, jeux vidéos et autre succès de films comme Shrek le montrent : la culture consumériste est bien souvent celle de la régression.
En conséquence, quand le « je veux » se substitue au « nous voulons », c'est la citoyenneté qui disparaît.
Extraits de Comment le capitalisme nous infantilise
Le facile, pas le difficile
Dire que l'éthos infantiliste préfère le facile au difficile, c'est dire aussi, concrètement, que les jeunes sont naturellement attirés par ce qui est simple et non par ce qui est complexe, par ce qui est rapide et non par ce qui est lent. Facile contre difficile. Des expressions comme « écoute facile », « shopping facile », « jeux faciles (conviennent aux 2-8 ans) » ou personne aux « mœurs faciles » font la promotion de produits commerciaux taillés sur mesure pour correspondre au temps de concentration et aux goûts des jeunes. Dans le domaine du bonheur, le choix de la facilité suppose que les plaisirs simples l'emportent sur d'autres plus complexes, alors que les maîtres spirituels et les autorités morales ont en général soutenu l'inverse.
La facilité récompensée
Les tensions entre facile et difficile ont posé problème à toutes les sociétés, mais la nôtre est peut-être la première à voir les institutions adultes prendre parti pour le facile. Elles récompensent la facilité et pénalisent la difficulté. Elles promettent des profits à vie à ceux qui prennent des raccourcis et simplifient le complexe à toute occasion. Perte de poids sans exercice, mariage sans engagement, peinture ou piano par les chiffres sans pratique ni discipline, « diplômes d'université » par Internet sans suivre de cours ni apprendre, succès sportifs avec anabolisants et fanfaronnades. En politique étrangère, la noble stratégie mondiale du président Bush en faveur de la liberté se situe pleinement dans l'éthos de la facilité, car elle est faite de mots sans conséquences : guerre sans conscription, idéalisme sans impôt, morale sans sacrifice et vertu sans effort. L'exact contraire de l'éthique protestante : ce n'est plus « sans effort on n'a rien », c'est « on a tout sans effort ». Une vision du monde issue d'un rêve d'enfant, ou` il suffit de dire « je veux que ce soit comme ça » pour que ce soit comme ça. Un monde où le marché consumériste propose des produits qui facilitent le choix – « des produits privés de leurs propriétés nocives : café sans caféine, crème sans matière grasse, bière sans alcool... le sexe virtuel comme sexe sans sexe, la doctrine Colin Powell de guerre sans victimes (dans notre camp, bien sûr) comme guerre sans guerre, et la redéfinition de la politique en gestion technocratique comme politique sans politique ».
Le mensonge et la triche plutôt que l'astreinte
Le mensonge, la triche et la tromperie ont existé de tout temps chez les hommes, mais ils sont mieux acceptés aujourd'hui, en partie parce qu'on voit en eux quelque chose de bien excusable : une solution de facilité. C'est tellement plus facile de battre des records et de devenir un athlète célèbre avec des anabolisants que sans anabolisants ! Le large recours aux drogues qui améliorent les résultats a été révélé dans les médias et le Congrès a légiféré à son sujet, mais, si les nouvelles règles (comme la suspension pour cinquante matchs en cas d'usage prouvé de substances illicites au base-ball) sont plus sévères que les anciennes (en gros, dix jours de suspension la pre¬mière fois, soixante jours la troisième, etc.), les livres des records n'ont pas été modifiés pour effacer l'impact antérieur des produits interdits. Et quand un sportif est interrogé à ce sujet, il lui est tellement plus facile de mentir que de dire la vérité ! Même des athlètes pris en flagrant délit ont persisté dans leurs mensonges. Lors d'un hearing du Congrès sur l'usage des anabolisants, le joueur de base-ball Rafael Palmeiro a déclaré tout net : « Je n'en ai jamais pris, point final » – quelques mois à peine avant d'être testé positif.
Les étudiants aussi jugent plus facile et entièrement défendable de tricher aux examens et de copier leur mémoire de fin de trimestre. « Sur la plupart des campus, 70 % des étudiants admettent avoir déjà triché. » Le problème, avec le plagiat, n'est plus sa fréquence, ni la multitude des sites Internet qui mettent en vente des devoirs, c'est que beaucoup ne voient plus ce qu'il y a de mal à ça. Parmi les dizaines de sites Internet qui proposent des dissertations, mémoires, thèses et... « thèses de doctorat » entièrement rédigés et « prêts à rendre », on trouve l'entreprise Best Custom Term Papers, dont la publicité sur Internet affiche un en-tête remarquable : « Mémoires de fin de trimestre personnalisés, 100 % sans plagiat ». Par cette formule, la société veut sans doute dire qu'elle-même n'a pas copié son texte ailleurs, pour que l'étu¬diant qui l'achète soit certain qu'il n'y a dans cette affaire qu'un seul plagiaire !
Avec des producteurs décidés à justifier le vol intellectuel commis par leurs clients, et des écrivains et chercheurs adultes en pleine confusion sur le sens de la propriété intellectuelle (notamment en ces temps de critique littéraire postmoderne, ou` les textes sont des produits censés appartenir à ceux qui les consomment autant qu'à ceux qui les produisent), il n'est pas surprenant que les étudiants s'abandonnent si facilement au plagiat – péché si véniel au regard des normes laxistes sur le vol qu'il ne se qualifie même pas pour un pardon. Après tout, emprunter du texte à d'autres universitaires et oublier de renvoyer à leurs travaux n'a pas nui sensiblement à la réputa¬tion de plusieurs historiens reconnus. Et la fabrication de faits et d'expériences dans les Mémoires de James Frey sur la drogue et la prison n'a pas eu d'impact majeur sur les ventes de son livre Mille morceaux.
Regarder plutôt que faire
A la différence des sociétés traditionnelles, la nôtre rend faciles des choses qui devraient être difficiles, comme acquérir une arme à feu ou un conjoint. Il est plus simple d'obtenir une autorisation de mariage qu'un permis de conduire, et presque aussi facile de divorcer que de se marier. Le fait qu'un mariage sur deux se termine aujourd'hui par un divorce a au moins un vague rapport avec l'attitude irresponsable, d'un narcissisme puéril, qu'ont les gens face au divorce, au mariage et bien sûr aux enfants qui en sont issus. Des idées réfléchies comme le covenant marriage, qui rend le mariage plus difficile dans l'espoir que les mariés divorceront moins facilement, ont eu de puissants avocats mais peu d'adeptes hors des communautés, majoritairement chrétiennes, qui ont adopté la formule.
Il est aussi plus facile, en règle générale, de regarder que de faire, plus facile de fixer la télévision (où l'imagination est plutôt passive) que de lire des livres (ou` elle doit être activée), plus facile de se masturber que d'établir les relations saines dont font partie les rapports sexuels et la sensualité interpersonnelle, plus facile d'entretenir une relation sexuelle discrétionnaire et capricieuse qu'une relation où l'on s'engage vraiment. Bref, plus facile d'être un enfant qu'un adulte, plus facile de jouer que de travailler, et plus facile de négliger ses responsabilités que de les assumer. Car ce qu'elle signifie, c'est que, à tous les points de vue, le facile risque de se révéler moins satisfaisant, d'entraver le bonheur humain au lieu de l'accroître. Mais c'est une leçon que seuls des adultes peuvent apprendre – après que leurs parents, l'école, l'Eglise et la société les ont aidés à grandir. Dans le contexte culturel de l'infantilisation, cette leçon paraît rigide et puritaine, née dans des esprits hostiles au bonheur.
